Une pollution invisible : la pollution numérique

Pollution numérique : une pollution invisible

C’est un constat un peu alarmant, mais plus on creuse le sujet, plus on constate l’étendue des dégâts.

J’ai toujours personnellement eu un mode de vie et de consommation me limitant à l’essentiel. L’écologie n’est pour moi pas une fin en soi, mais plutôt un souci de tous les instants qui nous permettra – je l’espère – de mener correctement nos activités d’homo sapiens technologitus en restant en accord avec la nature. Nous sommes nés sur cette planète, la nature nous nourrit, alors préservons-la. De ce fait, je n’ai pas forcément été sensibilisée aux grandes combats pour les causes environnementales dès le plus jeune âge, tant celles-ci faisaient pour moi appel au bon sens.

J’arrive donc depuis mes premiers pas de jeune entrepreneure avec ces quelques impressions… qui ne vont pas tarder à se transformer en convictions. Et c’est là, en regardant un peu l’impact réel du numérique sur l’environnement que je fais ce constat alarmant :

  • ce que j’entrevoyais en terme de pollution numérique n’est que la pointe de l’iceberg…
  • trop peu de personnes sont sensibilisées sur le sujet, et encore moins celles qui devraient l’être !

En effet, j’ai fait des études d’ingénieur, dans les technologies de l’information justement, et je suis prête à parier qu’une très faible minorité de mes collègues sont conscients de l’impact de leur consommation. Ceux-là même qui, dès le premier confinement, ont pu apprécier les joies du télétravail et par le fait même augmenter de manière drastique l’usage du numérique à grand coup de pauses-café-visio, de réunions-visio, de séances de travail-visio, de yoga-visio et d’apéros-visio…

Le 7ème continent

Le 6ème continent est entré dans la plupart des esprits, même si son existence et sa croissance restent une réelle problématique.

Mais il y a aussi cette pollution qu’on ne voit pas : la pollution numérique.

Rien qu’en terme de masse, le poids des 34 milliards d’équipement numériques de la planète attendrait 223 Millions de tonnes, soit 5 fois le parc automobile français. De plus, si on considérait que le numérique était un pays, en terme d’impact environnemental, il aurait 2 à 3 fois l’empreinte carbone de la France.

Empreinte environnementale du numérique dans le monde
Source : Institut du Numérique Responsable / GreenIT.fr

En quelques chiffres, le numérique, c’est…

  • près de 4% des émissions de gaz à effet de serre (GES), ce qui est supérieur aux émissions de GES liées à l’aviation.
  • 0,2 % de la consommation d’eau mondiale
  • 10 % de l’électricité mondiale, principalement énergie issue de l’extraction du charbon.

Mais alors, cette pollution invisible, elle est produite où, et par qui ?

Reprenons depuis le début. Et pour cela, penchons nous sur l’ensemble du cycle de vie d’un équipement

Le cycle de vie du numérique

Le Cycle de vie d'un ordinateur
Source : la Face Cachée du Numérique, édité par l’ADEME, janvier 2021

La pollution se situe à tous les niveau du cycle de vie d’un équipement. De sa conception à sa fin de vie. Nos appareils, que ce soit nos ordinateurs, nos smartphones, nos télévisions, les datacenters auxquels nous faisons appel, et tous les objets connectés que nous pouvons envisager (et il y en a BEAUCOUP…) n’échappent pas au cycle de vie de tout objet manufacturé. Et comme nous allons le voir, près de la moitié de la pollution d’un équipement est liée à sa fabrication et à sa fin de vie.

La fabrication des équipements

Dématérialisé, vraiment ?

Saviez-vous que la production d’un téléviseur exige d’extraire 2,5 tonnes de matières premières, et génère 350 kg de CO₂ ? Autrement dit, avant même d’être utilisé, un téléviseur émet autant de CO₂ qu’un aller-retour Paris-Nice en avion.

Assis sur une mine d’or…

Produire un ordinateur nécessite 22 kg de produits chimiques, 240 kg de combustibles et 1,5 tonnes d’eau

étude réalisée par WWF en 2018

Entre les appareils que nous utilisons au quotidien (smartphone, ordinateurs, tablettes ou téléviseurs), les objets connectés et nos anciens appareils dormant au fond de nos tiroirs, savez-vous combien de métaux rares vous avez chez vous ?

Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… : ces matières, de toutes provenances, sont devenues indispensables à notre quotidien. Et l’exploitation de ces matières premières a un véritable impact, à la fois écologique et sociétal car l’exploitation et le commerce de ces matières sont parfois controversés, voire même irrespectueux des Droits de l’Homme.

L’enjeu est également stratégique, puisque ces ressources pourraient être épuisées dans seulement quelques années pour certaines. Recycler nos équipements est donc au cœur des enjeux des 20 prochaines années. En commençant par allonger la durée de vie des équipements, et freiner l’obsolescence programmée.

Une pollution à tous les niveaux

L’extraction des matières premières n’est pas anodine , car la fabrication des appareils engendre :

  • Émissions de Gaz à Effet de Serre (GES)
  • Consommation d’eau, liée à l’extraction des matériaux, et à la fabrication de l’énergie nécessaire
  • Rejet de polluants toxiques et radioactifs dans l’air, l’eau et les sols qui engendrent également une perte de la biodiversité

Transport et distribution

Combien d’intermédiaires entre l’usine de fabrication et la boutique où vous achetez votre appareil ? Combien de km ces composants ont-ils parcouru sur terre, sur mer ou en l’air ?

C’est peut-être un des éléments du cycle de vie qu’on appréhende le plus facilement. Mais le lieu de fabrication des appareils numériques et la façon dont ils sont acheminés jusqu’à nous pose aussi des questions au niveau environnemental et sociétal.

L’utilisation

Consulter et télécharger la version électronique d’un journal équivaut à faire une lessive.

Nos appareils consomment de l’énergie, et nous le voyons sur notre facture d’électricité. Mais le plus glouton dans tout cela ne se situe pas dans notre foyer… Le coupable, c’est Internet, ou plutôt les Datacenters, les équipements relais, et les réseaux qui les alimentent en permanence. C’est une ressource tellement ancrée dans notre quotidien et qui a su se rendre indispensable. L’abondance de la ressource et le prix qui va en décroissant pour l’ensemble de nos appareils connectés fait que nous n’en mesurons plus les effets !

Un mail c’est à peu près l’équivalent d’un sac plastique

Envoyer un courriel équivaut en consommation à une ampoule allumée 25 minutes. En effet, il passe par un premier serveur, traité, stocké, et envoyé au datacenter du fournisseur d’accès de votre correspondant. Il parcourrait, selon l’ADEME, 15 000 km à lui tout seul. Quand on sait que 293 milliards d’emails sont envoyés par jour dans le monde, cela donne vite le tournis. Sachant aussi que…

  • 75% des mails reçus sont des spams,
  • 60% des mails reçus ne sont pas ouverts…

On évite donc d’envoyer ses photos et grosses pièces jointes par mail, et on se désabonne des newsletter qu’on ne lit pas. Pensez à Signal Spam pour faire d’une pierre deux coups en participant à la lutte contre le spam.

L’impact du streaming…

80% des données qui circulent sur le web sont des vidéos, dont 60% de streaming.

A y repenser deux fois lorsque les vidéos se lancent automatiquement sur les navigateurs ou réseaux sociaux… Ou quand, de dépit face à la pauvreté des programmes télévisés, on se rabat sur des vidéos en ligne.

Et sur ce point, toutes les plateformes ne se valent pas. On peut attribuer des bons points à Youtube, Facebook et Apple, qui s’engagent sur la voie des énergies renouvelables, contrairement à Netflix ou Amazon Prime, selon le rapport Clicking clean édité par Greenpeace.

Un nouveau concept de socialisation

On sait déjà qu’on est clairement manipulé par les algorithmes qui nous enferment dans une bulle de filtre, nous abreuvant de ce que nous voulons bien voir. Mais est-on vraiment conscient de toutes les données échangées à notre insu ? En plus des GIF de chats dont on se passerait volontiers, il y a aussi ces publicités savamment intercalées dans le fil d’actualité, ces stories que nous n’avons jamais demandé à visionner, et surtout ces métadonnées invisibles enregistrées et transmises à des fins marketing principalement (géolocalisation, informations de connexion, etc.)

Avant il y avait le SMS. Personnellement, je me rappelle encore quand son utilisation était limitée à… 30 SMS par mois ? Aujourd’hui, ils sont illimités, et souvent remplacés par les nombreux outils de discussions instantanée, qui eux transitent par Internet (et qui pèsent d’autant plus lourd qu’on s’envoie facilement des vidéos ou des photos sans compter).

Des moteurs de recherche bien gourmands

Que se passe-t-il lorsque vous faites une recherche ?

Le datacenter, après avoir chargé sa page d’accueil, vous envoie les résultats trouvés sur vos mots-clés, et une fois votre choix effectué, vous redirige vers le datacenter de l’hébergeur du site sélectionné, avec lequel vous échangerez encore plusieurs requêtes.

En soi, c’est très pratique. Mais il convient encore d’être raisonnable. Quand on connaît l’adresse du site que l’on souhaite consulter, autant la taper directement, ou se servir de l’historique de navigation, pour éviter de multiplier les requêtes. Une année de recherches sur le web équivaudrait ainsi à la consommation annuelle d’électricité d’un pays comme la Norvège.

La fin de vie des équipements

Savez-vous ce qu’il advient de vos appareil lorsqu’ils arrivent en fin de vie ? Sont-ils correctement recyclés ?

Dans le monde, en 2019, près de 54 millions de tonnes de déchets électroniques (DEEE) ont été générés. En moyenne, seuls 17, 4 % de ces déchets ont été collectés et recyclés. La majorité des déchets sont envoyés en Chine, en Inde ou au Ghana, où les conditions de traitement sont loin d’être optimales : décharges à ciel ouvert, trafic illégal de certains déchets… Les conséquences sur les populations déjà affaiblies dans ces pays sont désastreuses (maladies liées à l’environnement telles que cancer ou infertilité, faible espérance de vie…).

Un équipement numérique est un savant mélange de métaux précieux, d’électronique, de plastique et de produits toxiques… Les matériaux récupérables tels que l’or, l’argent, le cuivre ou le platine sont évalués à 57 milliards de $. Et il faut pas moins de 50 processus physico-chimiques pour séparer les métaux les uns des autres. Des ressources non renouvelables qui polluent irrémédiablement les sols et les ressources alimentaires.

On produit bien plus qu’on ne recycle, et au rythme exponentiel de cette production, lorsqu’on recycle les appareils fabriqués 5 ans plus tôt, on est déjà dans un besoin de nouveaux équipements bien supérieur à ce qu’on pourrait recycler à cet instant. Le taux de collecte étant extrêmement faible, autant dire qu’on est très loin d’arriver à valoriser correctement ces déchets.

Car il est là, le nœud du problème. Ce n’est pas les datacenters qu’ils faut incriminer à ce niveau, mais bien les 60 millions (ou plus !) de portables qui dorment dans nos placards. Une chose est sûre, c’est un point des plus critiques qui pèse beaucoup sur la pollution numérique.

A notre petite échelle, on se doit quand même de recycler autant que possible et éviter d’acheter et de jeter des appareils encore en état de marche. Le smartphone encore plus écolo que le Fairphone ? Celui qu’on n’achète pas !

Quid de l’obsolescence logicielle?

Car on peut bien vouloir lutter contre l’obsolescence programmée, pratique illégale désormais en France, certains éditeurs de logiciel font fi des principes d’écoconception et d’accessibilité. On doit parfois changer de matériel car celui-ci « ne suit plus », trop gourmand en mémoire vive, ou tout simplement incompatible.

Pour quelques pistes pour savoir quoi faire de vos appareils en fin de vie, n’hésitez pas à consulter le blog Le bon digital, ou de vous rallier à des collectifs tels que HOP : Halte à l’Obsolescence Programmée !

… Et dans un prochain article, nous parlerons de Sobriété Numérique…

Pour aller plus loin
Sources